Innovation : ne détricotons pas ce que nous avons mis des décennies à construire

Écrit par Marie-Isabelle GOMEZ CALVO

19.10.2026

Ce samedi dans L'Echo, Frédéric Panier, CEO d'AKT, Barbara Veranneman, Administratrice délégué d’essenscia, et Frédéric Druck Secrétaire général de bio.be/essenscia signent ensemble une carte blanche. Retrouvez ici son intégralité.

L'annonce d'une importante réorganisation des activités de GSK en Wallonie a, légitimement, suscité un profond désarroi. Pour les travailleurs dont l'avenir professionnel est aujourd'hui incertain, les bons résultats d'un secteur ne sont d'aucun réconfort. Le dialogue social doit pouvoir jouer pleinement son rôle pour tenter de minimiser autant que possible l'impact social. Mais cette annonce soulève aussi une question qui dépasse largement une entreprise: faut-il remettre en cause une politique économique construite depuis des décennies et qui a contribué au développement et au succès d'un écosystème d'innovation, au motif qu'elle n'empêche pas toute restructuration?

Depuis plusieurs jours, les incitants fiscaux à l’innovation sont questionnés. Pourquoi accorder des aides à des entreprises qui peuvent ensuite supprimer des emplois? L’interrogation est légitime. Elle mérite une réponse qui tienne compte de ce que ces dispositifs sont, mais aussi de ce qu’ils ont permis de construire.

Car les incitants à l’innovation ne sont pas des chèques accordés sans condition.

Il s’agit de dispositifs ciblés, accessibles sous conditions aux PME comme aux grandes entreprises, dans différents secteurs, avec des objectifs de développement économique clairement identifiés. Leur raison d’être est d’attirer et de développer chez nous des activités qui pourraient s’implanter ailleurs. En Région wallonne, toutes les aides aux entreprises ont d’ailleurs été récemment, ou sont actuellement, réformées avec pour objectif l’amélioration de leur impact et de leur efficience.

Les incitants sont un des principaux atouts de la Belgique

Ils remplissent une double fonction. D’une part, ils compensent en partie une fiscalité des revenus du travail parmi les plus élevés au monde. Dans les secteurs où la concurrence internationale pour la localisation des centres d’innovation et de production est toujours plus intense, ces incitants constituent aujourd’hui l’un des principaux atouts compétitifs de la Belgique comme terre d’investissement.

« C’est la capacité à innover en permanence qui conditionne le maintien de capacités de production industrielle sur notre territoire. »

D’autre part, et surtout, ils encouragent le développement sur notre territoire des activités de recherche et développement, qui sont la condition sine qua non de la pérennité de notre modèle économique. Nous le voyons aujourd’hui dans tous les secteurs: c’est la capacité à innover en permanence qui conditionne le maintien de capacités de production industrielle sur notre territoire.

La contribution de ces dispositifs au développement économique de notre région est bien réelle. En Wallonie notamment, un écosystème biopharmaceutique s’est construit au fil des décennies, associant entreprises, chercheurs, universités, hôpitaux, sites de production, PME, centres de formation et sous-traitants. Ses retombées vont bien au-delà du secteur lui-même, qu’il s’agisse des emplois indirects, de l’activité économique ou du développement de nouveaux traitements et vaccins.

La concurrence mondiale s’intensifie

À l’échelle belge, le secteur biopharmaceutique a gagné près de 10.000 emplois directs en moins de dix ans. Et chaque jour, plus de 16 millions d’euros sont investis en recherche et développement, soit plus de six milliards par an. Ces résultats ne peuvent être attribués aux seuls incitants fiscaux. Mais ceux-ci ont contribué à faire de la Belgique un pays où l’on investit, où l’on innove et où l’on produit.

« Les incitants fiscaux restent nécessaires, mais ils ne suffisent plus face aux coûts de l’énergie et du travail, aux lenteurs administratives, à la complexité réglementaire et aux difficultés de financement des entreprises innovantes. « 

Lorsque les investissements arrivent et que les emplois se créent, nous nous en félicitons. Lorsque surviennent des restructurations, la colère et les interrogations sont compréhensibles. Mais juger toute une politique à l’aune d’une seule annonce, aussi douloureuse soit-elle, serait une erreur.

D’autant que la concurrence mondiale s’intensifie. Les États-Unis déploient des moyens considérables pour attirer les investissements industriels. La Chine gagne du terrain dans l’innovation biopharmaceutique, à une vitesse impressionnante. Les incitants fiscaux restent donc nécessaires, mais ils ne suffisent plus face aux coûts de l’énergie et du travail, aux lenteurs administratives, à la complexité réglementaire et aux difficultés de financement des entreprises innovantes. Pour la Wallonie, qui a fait de l’innovation et des activités industrielles de pointe des leviers de son développement économique, l’enjeu est considérable.

Face à ces défis, notre réponse ne peut être de compliquer davantage la création d’activité économique. Nous devons au contraire nous retrousser les manches: identifier les facteurs qui, depuis plusieurs années, expliquent le ralentissement du secteur pharmaceutique en Belgique et compléter les soutiens existants à l’innovation par une véritable stratégie industrielle pour le secteur, cohérente entre les niveaux régional, fédéral et européen. Là est le véritable chantier; c’est là que doit se porter toute notre attention.