Réussir le passage à l’action, pour mieux former les talents de demain
Écrit par Lara QUERTON
11.08.2026
Issue de plusieurs années de travaux à l’initiative des gouvernements francophones, la réforme systémique de l’enseignement qualifiant, de l’enseignement pour adultes et de la formation professionnelle entre dans une phase décisive : celle de l’opérationnalisation. Pour les entreprises wallonnes confrontées à une pénurie de talents qualifiés, les enjeux sont majeurs : il ne s’agit pas seulement d’actualiser les formations, mais aussi de mieux orienter vers les métiers porteurs, de développer l’apprentissage dans le monde du travail et de garantir une gouvernance où le monde économique est reconnu comme un partenaire.
Une réforme issue de plusieurs années de travaux
Cette réforme ne surgit pas ex nihilo : elle s’inscrit dans la continuité de l’état des lieux transversal mené dès 2022, les scénarios de réforme élaborés en 2023-2024, puis les orientations inscrites dans les déclarations de politique communautaire et régionale de 2024.
Les principaux constats sur lesquels se fondent cette réforme sont donc désormais largement objectivés.
En ce qui concerne la Wallonie, entreprises et jeunes peinent encore trop souvent à se rencontrer autour des besoins réels du marché du travail. Le paradoxe est désormais bien identifié : malgré un chômage qui demeure élevé, de nombreuses entreprises éprouvent des difficultés à pourvoir des postes vacants, en particulier dans les métiers techniques et les fonctions en tension. Une partie du problème se joue en amont, lors de l’orientation : trop de jeunes s’engagent dans des parcours insuffisamment connectés aux débouchés réels, tandis que les filières techniques et qualifiantes continuent de souffrir d’un déficit d’attractivité auprès des élèves et de leurs familles.
Les difficultés se prolongent ensuite au cœur du parcours de formation. Le décrochage reste particulièrement marqué dans le qualifiant (plus de 80% des élèves qui décrochent proviennent de ces filières), les contenus de formation apparaissent trop peu actualisés au regard de l’évolution rapide des métiers (plus de 80% des programmes n’ont pas été actualisés depuis plus de 14 ans), et les apprentissages demeurent encore insuffisamment organisés en lien direct avec les acteurs économiques. L’alternance, pourtant reconnue comme un levier d’insertion, reste trop souvent assimilée à une filière de relégation.
Ces faiblesses ne traduisent pas d’un manque d’investissement, mais plutôt d’une organisation trop complexe, insuffisamment lisible et trop peu alignée sur les besoins économiques, sectoriels et territoriaux actuels.
Passer à l’action, tout en préservant l’équilibre des finalités de l’Enseignement
La réforme systémique vise précisément à traiter ces constats de manière coordonnée, avec trois grandes ambitions relatives au niveau de qualification, au taux d’insertion dans l’emploi et à la pénurie de compétences.
Pour ce faire, la note d’orientation et la feuille de route ont structuré l’architecture de la réforme autour de treize domaines, eux-mêmes organisés en trois axes : le parcours des publics, les dispositifs portés par les opérateurs et les leviers transversaux de gouvernance, de données, d’équipements et de financement.
Du point de vue des entreprises en Wallonie, les domaines de travail identifiés sont les bons. S’ils sont menés collectivement et dans un ordre praticable, ces chantiers peuvent répondre aux besoins objectivés dans les travaux préparatoires et contribuer, à terme, au redressement socio-économique de la Wallonie.

Cette ambition appelle cependant une vigilance de méthode. L’Enseignement en Fédération Wallonie-Bruxelles est touché par une série de réformes. Dans ce contexte, il semble essentiel de prendre en compte les capacités de gestion du changement et d’absorption par les acteurs de terrain.
La réussite de la réforme passera nécessairement par un rythme de mise en œuvre adapté : suffisamment soutenu pour aboutir à des résultats perceptibles durant l’actuelle législature, mais maîtrisé pour garantir la confiance et l’adhésion des acteurs.
Les entreprises wallonnes reconnaissent également que cette réforme doit préserver l’équilibre des finalités de l’Enseignement. Renforcer la dimension qualifiante ne signifie pas amoindrir la formation générale, citoyenne et émancipatrice. Il ne s’agit pas de former un élève à un poste déterminé, mais de lui donner les compétences nécessaires pour exercer un métier, évoluer dans sa carrière, comprendre son environnement, développer son esprit critique et continuer à apprendre tout au long de la vie. L’enjeu n’est donc pas d’opposer employabilité et émancipation, mais de les articuler : mieux préparer les jeunes à la vie professionnelle tout en consolidant leur capacité à devenir des citoyens autonomes, responsables et capables de s’adapter.
Depuis quelques mois, la réforme systémique entame une phase plus opérationnelle, structurée par des outils de pilotage concrets : tableau de bord, calendrier des livrables critiques, fiches projets et premières équipes chargées de traduire les orientations en actions.
Garantir une gouvernance participative forte
La réforme s’appuie sur une architecture de gouvernance destinée à articuler pilotage politique, coordination opérationnelle et association des parties prenantes.
Les entreprises wallonnes sont représentées par AKT for Wallonia au sein du Comité d’Avis (CodAv) qui a plusieurs objectifs : émettre des avis et propositions sur les modalités de mise en œuvre des réformes, assurer une collaboration entre les acteurs (notamment par le biais d’initiatives communes), contribuer au suivi de la réforme par la réalisation d’un état des lieux annuel, et veiller à la continuité et à la cohérence de la réforme avec les constats et ambitions de départ.
Ce comité est composé de 26 membres répartis en 4 bancs : 7 représentants de l’Enseignement, 7 représentants de la Formation professionnelle et de l’Emploi, 6 représentants des employeurs – dont deux sièges pour AKT for Wallonia – et 6 représentants des travailleurs.

Composé des représentants des Ministres-Présidents et Ministres fonctionnels, le Comité de Direction (CoDir) a quant à lui pour mission d’orienter la réforme et d’assurer sa cohérence avec la Déclaration de Politique Communautaire (DPC) et la Déclaration de Politique Régionale (DPR), d’arbitrer les décisions stratégiques, et d’assurer le suivi et la transparence sur l’avancement et l’impact de la réforme (KPI – indicateurs clé de performance).
La coordination de la mise en œuvre est assurée par la Cellule d’opérationnalisation de la réforme (COR), logée au sein de l’Office Francophone de la Formation en Alternance (OFFA). La COR est dirigée par Donat CARLIER, responsable opérationnel de la réforme (et dont vous pouvez lire l’interview dans ce magazine), et composée de trois chefs de projet. Elle assure une mise en œuvre cohérente et efficace des différents chantiers, garantit la continuité de la réforme au travers des législatures et crée la transparence entre les domaines de la réforme pour assurer la collaboration entre les équipes projets qu’elle pilote. Son rôle est déterminant pour éviter l’éparpillement, rendre les interdépendances lisibles et transformer les orientations en livrables concrets.
Le dernier maillon de cette architecture est formé par les équipes projets, dont la composition sera fonction de la complexité des domaines et dont les membres pourront être détachés, réalloués, mis à disposition par les administrations et organismes publics concernés. Les équipes projet traduisent les orientations politiques en une feuille de route et des actions concrètes, et assurent l’opérationnalisation techniques des réformes en collaboration avec les acteurs de terrain.
De la théorie à la pratique : le projet pilote écoles-entreprises
Cette architecture de gouvernance trouve une déclinaison concrète dans le projet pilote école-entreprise qui constitue une des premières traductions opérationnelles du projet 2 du domaine 3 de la réforme (« Collaboration avec le monde du travail »).
Associant plusieurs acteurs de l’Enseignement, de la formation et du monde économique, le projet pilote a pour ambition de dépasser la logique de partenariats ponctuels pour installer une collaboration durable entre écoles qualifiantes, entreprises locales et opérateurs de formation et d’emploi.
Le dispositif concerne actuellement 15 écoles situées dans les bassins de Liège et de Wallonie picarde. Il repose sur trois leviers complémentaires : la désignation dans chaque établissement d’un « Pilote école-entreprises » comme point d’entrée clair pour les entreprises partenaires, la construction de parcours élèves enrichis par des expériences professionnelles concrètes et l’immersion d’enseignants en entreprise afin d’actualiser les pratiques et les contenus transmis en classe.
Pour la réforme systémique, le projet joue surtout un rôle de laboratoire : les enseignements tirés de ce pilote devront permettre d’identifier ce qui fonctionne, ce qui doit être ajusté et les conditions nécessaires à une mise à l’échelle.
C’est précisément à l’aune de cette perspective que la réforme sera évaluée : dans sa capacité à transformer un objectif institutionnel – en l’occurrence, rapprocher durablement l’école et le monde du travail – en modalités praticables pour les établissements, les opérateurs de formation, comme pour les entreprises.
En conclusion, l’exécution comme véritable test
La réforme systémique constitue une opportunité pour la Wallonie.
Les acteurs économiques en son sein sont prêts à s’y engager et contribuer à sa concrétisation, pour autant que les demandes qui leur sont adressées demeurent réalistes au regard de leurs contraintes.
Le succès de la réforme se mesurera à sa capacité à produire des résultats tangibles avant la fin de la législature actuelle, notamment des contenus de formation actualisés, davantage de jeunes orientés vers des métiers porteurs, moins de décrochage, la revalorisation de l’alternance, et de manière générale, un écosystème plus lisible pour les acteurs de terrain.
Conscientes des craintes et difficultés liées aux mesures de réorganisations dans le monde de l’Enseignement, les entreprises wallonnes nourrissent l’espoir que l’ensemble des parties prenantes pourra faire sa part et s’engager dans cette réforme de manière constructive, au bénéfice de l’intérêt général de notre région.